Manuel était con. Aucun adjectif ne pouvait atténuer ou renforcer ce nom. Il était con et c’était bien suffisant.

Cadre dans une grande entreprise, il léchait les bottes de ses supérieurs et chiait sans vergogne sur son équipe. Il était méprisé par les premiers et détesté par les seconds. Il n’avait aucun ami. Sa vie sentimentale n’était pas plus reluisante. Il recherchait la femme idéale. Celle qui resterait à la maison, lui concocterait de bons petits plats, et s’occuperait de leurs enfants. Il gagnait bien assez pour offrir à sa future épouse le luxe de ne pas travailler. Las, il ne tombait que sur des greluches qui ne comprenaient pas son potentiel ! Toutes refusaient le destin fabuleux qu’il leur offrait. Elles préféraient le quitter, lui, plutôt que leur boulot ! Il en croisa une ou deux qui auraient accepté ses projets, pourtant, mais elles étaient ou trop laides ou trop bêtes. Il était impensable pour son image de marque qu’il épousât autre chose qu’une femme qui dégageait classe et beauté. Le drame était que ces femmes-là, trop indépendantes, jetaient invariablement sa vision du couple aux orties, et lui avec.

 

L’existence de Manuel finit par devenir vide de sens. Il le réalisa un soir, alors qu’il lisait un roman dans lequel le héros vivait mille péripéties. Aucun ami ne l’entraînait dans des aventures rocambolesques ; il avait perdu de vue tous ses camarades de lycée et de fac, obnubilé qu’il avait été par sa seule carrière et n’ayant aucun goût pour les divertissements. Aucune de ses conquêtes éphémères ne le mêlait à des situations invraisemblables et des quiproquos farfelus ; il ne se préoccupait jamais de leurs soucis, de leurs fantaisies, d’elles-mêmes. Ce soir-là, son égocentrisme lui éclata à la figure.

L’orage grondait au-dehors. Manuel décida qu’il était temps d’en finir avec cette vie stupide. Il posa son livre sur le canapé, se leva et se dirigea vers la salle de bains. Il se dévêtit et jeta ses frusques hors de prix sur la cuvette des toilettes qui jouxtait la baignoire. Il se fit couler un bain. Il se tourna ensuite vers un placard. Il en sortit un sèche-cheveux ; cadeau qu’il avait généreusement offert à l’un de ses coups d’un soir, dans le but vain de convaincre la donzelle de rester. Manuel brancha l’appareil au-dessus du lavabo, l’alluma et le posa sur le rebord. Il grimpa dans la baignoire, où il s’immergea quelques minutes. Il se redressa et saisit le sèche-cheveux de sa main trempée.

Manuel ressentit un grésillement le traverser, une brûlure, puis tous ses muscles se raidirent. Loin de lâcher l’engin de mort, sa main se crispa dessus. Son corps fut secoué de spasmes. Une douleur atroce le traversait de part en part. Sa tête heurta violemment le pommeau de la douche. Sa main libéra le sèche-cheveux qui pendit, inerte, à l’extérieur de la baignoire. Il glissa dans la baignoire. Avant de s’évanouir, toutes les personnes qu’il avait croisées dans la journée défilèrent dans son esprit.

Un SDF quémandant quelques piécettes, au sortir du parking souterrain, et qu’il avait ignoré avec mépris, comme chaque matin, comme la plupart des gens.

Un enfant, tenu par la main par sa maman, qu’il avait bousculé, tout simplement parce qu’il ne l’avait pas vu. Au lieu de s’excuser, il avait reproché à la mère, avec une mauvaise foi agressive, de ne pas savoir tenir son gosse. La mère l’avait traité de « pauvre con », ce qui n’était pas le cas vu son aisance financière. Il avait rétorqué un « Retourne dans ta cuisine ! » qui avait estomaqué la mère, mais aussi les passants.

Une collègue, timide et nouvelle venue dans l’entreprise, qui avait revêtu pour la première fois un tailleur qui lui avait coûté un bras, afin de se fondre dans l’entreprise, d’être corporate, comme on dit. Manuel, en la croisant dans un couloir, s’était retourné sur son passage et l’avait sifflée avec admiration, tel un looser en jogging et casquette. La fille s’était retournée, un regard outré pourfendant l’air jusqu’à lui, puis s’était ravisée en réalisant qu’il s’agissait de l’un de ses nouveaux patrons. Manuel avait profité de sa position pour asséner un : « Vous m’apporterez un café, mon p’tit ! Et dégrafez-moi ce bouton, là, vous respirerez mieux ! », avait-il achevé en montrant du doigt le haut du chemiser de la jeune femme. Il s’était détourné en sifflotant, tout fier d’avoir fait rougir la fille. Elle n’avait pas viré au cramoisi sous l’effet d’une quelconque séduction, mais sous l’effet de la colère violente qui lui était montée au nez suite aux propos humiliants.

L’abomination de son attitude explosa dans l’esprit de Manuel en même temps que l’électrisation. Puis ce fut le black-out.

 

Manuel repris conscience beaucoup plus tard. Il était allongé dans un lit d’hôpital. Une infirmière, ravie de le voir se réveiller, lui appris qu’il s’était électrocuté dans sa baignoire et que c’était un voisin qui avait appelé les secours. L’électrisation avait fait sauter les plombs dans tout l’immeuble et une odeur nauséabonde se dégageait de son appartement. Les pompiers étaient arrivés à temps et avaient pu le sauver. Manuel était gravement brûlé à la main droite et aux pieds, entrée et sorties du courant électrique. L’infirmière ne lui parla pas, à ce moment-là, des séquelles qu’il conserverait de son « accident ». Manuel s’en rendit compte bien assez tôt. Il allait rester paralysé de la main et d’une partie du bras droits, il avait en sus perdu une certaine mobilité à partir du bassin.

La rééducation fut longue et douloureuse, surtout pour son moral. Pendant ces journées interminables passées à panser son corps, il eut tout le loisir de réfléchir à l’homme odieux qu’il avait été. Pour la première fois de sa vie, éjecté hors du grand-huit de la vie quotidienne, il avait l’occasion de prendre du recul et, fait nouveau, de se mettre à la place des gens. Ses œillères volèrent en éclats. La monstruosité de sa conduite et de ses mots le plongèrent dans un profond abattement. Durant plusieurs jours, il se mura dans le mutisme, à tel point que ses soignants pensèrent que l’électrisation lui avait fait perdre la parole. Il les détrompa lorsqu’il refusa de se plier aux exercices de rééducation ad hoc.

Manuel fut bientôt autorisé à regagner son appartement. Il se déplaçait avec une canne. Sa jambe gauche était raide, lourde, et risquait de ne jamais retrouver sa vigueur d’avant. Sa main droite ne pourrait plus jamais tenir de stylo, ni lui permettre de conduire, ni d’effectuer les gestes du quotidien. Son coup de folie d’un soir avait fait basculer son existence dans une autre dimension ; celle du handicap, celle de la lutte quotidienne pour toutes ces choses qui lui étaient aisées auparavant.

Il demeura de nombreux jours prostré chez lui, à adapter les activités les plus banales à sa main gauche et à sa claudication.

 

Enfin, Manuel appela un taxi. Il avait assez réfléchi. Il s’était assez lamenté sur son sort. Il ne tenait qu’à lui de réparer ses erreurs, seule solution pour s’extraire de l’état dépressif dans lequel il plongeait un peu plus chaque jour. Il demanda au taxi de le déposer à l’entrée du parking de son entreprise. Il quitta le véhicule péniblement et se dirigea lentement vers le mendiant. Celui-ci ne le reconnut pas de prime abord. Pour la première fois en trois ans, il ne réclama pas d’argent. Et pour la première fois en trois ans, Manuel s’intéressa au sans-logis. Il s’assit par terre à côté de lui, sans rien dire. Il tira son portefeuille de sa sacoche et lui tendit deux billets de cinquante euros.

—   Ce n’est pas grand-chose, mais c’est tout ce que j’ai comme espèces ce matin.

L’homme posa sur les billets, puis sur Manuel, des yeux écarquillés. Manuel demanda :

—   Vous avez soif ?

—   Oui… répondit l’homme d’une voix grêlée.

Manuel tira de sa sacoche une bouteille d’eau, une de bière et deux verres. Après s’être tous deux désaltérés, ils trinquèrent.

—   Que faisiez-vous dans la vie, avant ? demanda Manuel après avoir avalé une gorgée de bière.

—   Chauffeur poids-lourds. J’ai été licencié et je n’ai pas pu rembourser plusieurs prêts. Ma femme m’a quitté. Je me suis retrouvé à la rue et ensuite…

Ensuite il avait fini dépouillé sur le trottoir. Une descente aux enfers comme il en arrivait des milliers.

—   Depuis mon accident, je ne peux plus conduire, commença Manuel en levant sa main inerte. J’ai besoin d’un chauffeur. Ça vous intéresse ?

Abasourdi par la proposition inattendue, l’homme ne put que bredouiller un « oui » rauque.

—   Parfait ! s’exclama Manuel. Je vous donne rendez-vous demain, neuf heures, à cette adresse.

Manuel lui tendit une carte de visite sur laquelle il griffonna son adresse personnelle et la tendit à l’homme dont les yeux rougeoyaient d’émotion. Le nom de l’entreprise pour laquelle Manuel travaillait était gravé en relief et en lettres brillantes : IA Robotics. Il regarda son bienfaiteur se lever difficilement, s’empressa de lui donner un coup de main. Manuel s’éloigna tranquillement en direction de l’immeuble où son travail l’attendait. Il eut l’impression que son corps était moins lourd qu’à son réveil, que sa canne était moins gênante, que son esprit était plus clair. Au milieu des passants, il se mit à sourire.

 

Il atteignit son étage peu après 9 h 30. Une porte s’ouvrit devant lui. Sa nouvelle collègue en émergea en coup de vent. Lorsqu’elle le vit, elle s’arrêta net. Elle avait eu connaissance de son accident, qui l’avait maintenu à l’écart de l’entreprise pendant trois semaines. Trois semaines de tranquillité bienvenue. Elle se décomposa en comprenant que les « vacances » étaient terminées. Manuel sourit tristement et avança vers elle. Il la salua d’un « bonjour » pâle. Il n’émit aucune remarque sur sa tenue vestimentaire, qui lui allait à ravir et qu’elle avait, comme d’habitude, choisie avec goût. Parvenu à sa hauteur, il lui proposa :

—   Je vais me faire un café. Je vous en offre un ?

La jeune femme n’en crut pas ses oreilles. Elle hésita, puis accepta. Devant la machine à café, alors que le liquide coulait dans un gobelet, il lui dit :

—   Je vous demande de m’excuser pour mon comportement. J’ai été odieux, un vrai goujat. Mon attitude est inqualifiable et a dû vous peser...

Il lui tendit son café, appuya sur le bouton pour enclencher un deuxième breuvage. Elle ne répondit pas et considéra son verre. Il saisit son propre gobelet. Ils se dirigèrent à une table en hauteur. Manuel rompit le silence gêné entre eux.

—   Je vous promets que cela ne se reproduira plus. Je vous prie d’accepter mes excuses.

—   Monsieur, vous êtes le premier à me dire cela. Bien sûr que j’accepte vos excuses ! Je suis soulagée de les entendre !

—   J’en suis heureux.

Ils vidèrent leurs verres. Manuel repris :

—   Vous avez été engagée pour renforcer l’équipe qui élabore la nouvelle IA pour le drone Bêta-408, c’est bien cela ?

—   Tout à fait. Nous avons beaucoup progressé, à ce propos.

—   Parfait. Ayant été absent pendant longtemps, j’aurais besoin que vous veniez me parler de vos progrès. Préparez-moi un petit résumé et venez dans mon bureau, avec Chris et Samia, à 10 heures. Que chacun m’expose ses points de vue et les possibilités de progression du projet.

—   Merci Monsieur ! fit la jeune femme, consciente de l’importance de cette réunion inopinée. Nous serons au rendez-vous !

Ils se serrèrent la main. Manuel gagna son bureau soulagé d'avoir réussi à se faire pardonner. Un sentiment de plénitude l'accompagna toute la journée.

 

Le lendemain matin, Manuel cherchait des yeux un enfant et sa mère à travers la foule. Il les avait souvent vus et savait qu’elle conduisait tous les jours son petit à l’école du quartier. Il la vit arriver, se garer non loin, descendre de voiture et prendre le garçon par la main. Ils traversèrent et vinrent dans sa direction. Manuel se tenait debout, dans un coin, adossé tant bien que mal contre un poteau. La femme allait passer devant lui sans le voir, toute préoccupée qu’elle était par l’heure de rentrée en classe. Le petit sautillait de droite et de gauche, tout guilleret. Manuel la héla :

—   Excusez-moi, Madame !

La femme s’arrêta net, stoppant par là même l’élan de son enfant, qui rouspéta aussitôt. Reconnaissant l’impoli personnage, elle se renfrogna et conserva une distance prudente entre eux.

—   Madame, je dois vous présenter des excuses pour mon comportement de l’autre jour. J’ai été totalement con et je vous demande de me pardonner.

Il n’attendit pas la réponse et lui tendit de sa main gauche un joli bouquet de fleurs, qu’il avait tenu dissimulé derrière son dos. La femme en eut le souffle coupé, tant cet homme avait un comportement diamétralement opposé, et toujours dans l’excès.

—   Ne croyez pas que j’irai m’enfermer dans ma cuisine pour autant ! s’exclama-t-elle ironique.

—   Non ! Bien sûr ! rit Manuel. Surtout pas. Ne voyez dans ces fleurs que la preuve de ma contrition.

—   Je les accepte volontiers, dans ce cas.

Ce fut alors qu’elle remarqua la canne de Manuel, dont il se saisit de la main gauche pour quitter l’appui du poteau. Il la remercia. Il adressa un au-revoir à l’enfant, puis salua la mère, avant de s’éloigner. Il se sentit heureux comme il ne l’avait jamais été auparavant. Heureux, soulagé, léger. La femme le suivit du regard un long moment, désemparée, comprenant ce qui avait transformé le malotru en galant. Son fils la tira par la main pour lui rappeler les impératifs scolaires.

 

Du moment où Manuel s’intéressa aux autres, sa vie s’en trouva transformée. Son existence se remplit de la présence et des rires des personnes auxquelles il accordait de l’importance et de l’intérêt. Son propre égo avait rejoint une place plus modeste, plus mesurée. Son chauffeur devint son ami. Ses collègues, heureux de son revirement d’attitude, l’entraînèrent dans des week-ends invraisemblables de canyoning, de balades où rien ne se passait comme prévu, de voyages époustouflants. Il aida la mère célibataire à monter son entreprise. Manuel n’avait toujours pas rencontré la femme de sa vie, mais il ne la cherchait plus. Il ne nourrissait plus d’idées stéréotypées et rétrogrades à ce sujet. Sa vie fleurissait de mille couleurs et c’était déjà bien plus que ce dont il rêvait avant sa tentative de suicide.

Manuel était bon. Aucun adjectif ne pouvait atténuer ou renforcer ce nom. Il était bon et c’était bien suffisant.

 

- Hélène Destrem -

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